Je suis jeune, idéaliste, passionnée, mais surtout précaire, réaliste et personnel fantôme dans mon université …

Parallèlement aux cours de TD que j’assure cette année, ma rémunération principale provient de babysittings réguliers et occasionnels.

Sans contrat de travail, je suis en « grève » depuis quelques jours (voir ici les revendications de ce mouvement), mais j’assurerai des cours alternatifs pour offrir aux étudiants un espace d’échange et de réflexions communes. Actuellement, cette situation est sans conséquence sur ma vie et mes revenus : mes revenus réguliers proviennent du babysitting, la paie de mes cours arrivera dans un délai fort incertain.

Je suis ravie d’avoir ce plan de babysitting : je m’occupe de deux enfants charmantes, bien élevées à qui je fais faire leurs devoirs et des activités manuelles. Je goûte avec les enfants, j’ai l’autorisation de me servir de la machine à café. C’est un babysitting pas loin de chez moi, j’y vais en vélo, mes employeurs sont sympas et prévenant, j’ai les clés de leur appartement et ils me payent au tarif légal à l’heure travaillée de manière très régulières et je cotise même pour la retraite !!!

Pour des plans de babysitting plus occasionnels en soirée, je m’occupe des enfants en général durant 1h à 2h, puis ils s’endorment tranquillement. J’ai ensuite le temps de corriger les copies de mes étudiants à l’université, à préparer mes cours pour les séances prochaines : l’idéal quoi ! (Oui, ça peut faire bizarre de penser ça quand on a plus qu’un Bac+5, mais cette condition précaire conduit à avoir ce type de considération paradoxale.) Ce travail de correction de copies et de préparation de cours est considéré comme du travail gratuit, effectué dans le cadre des « tâches annexes » au cours que je donne en classe (seules ces heures de cours me sont rémunérées).

Contrairement, à l’université, je suis théoriquement payée environ 30 euros net l’heure de cours donnée et mon employeur ne me paie aucune charge sociale. Pour y travailler, je dois avant tout payer mon employeur, l’Etat, pour m’inscrire en doctorat, afin qu’un contrat de travail puisse un jour être établit. Mes employeurs (les services des Ressources Humaines et la Présidence de Lyon 2 notamment) ne connaissent pas mon existence, c’est d’ailleurs moi qui ai dû les contacter pour savoir quelles pièces fournir pour établir mon contrat de travail (quel comble !). Je ne dispose pas d’un contrat de travail, et je ne suis pas payée régulièrement. Il est possible de comprendre ces problèmes comme des manifestations d’un manque de personnel administratif (notamment titulaires ou contractuels, avec des salaires en fonction des missions qu’ils assurent), conséquences désastreuses des politiques d’austérité adoptée à l’échelle locale par la Présidence de Lyon 2, et plus largement par l’Etat. Il se trouve que je travaille sur le campus de Bon, qui se trouve à 50min en transport en commun de mon domicile, et l’université ne participe pas au paiement de ces frais de transport. J’ai des conditions d’emplois et de travail déplorables : pas d’accès à une salle de travail spécifique, pas de connexion Internet qui fonctionne correctement, aucun accès à une machine à café (malgré une journée où j’enchaine pas mal de cours). Je ne dispose pas de carte de personnel de l’université et ne peux emprunter de livres à la bibliothèque pour préparer mes cours en travaillant à l’extérieur de la bibliothèque universitaire de Bron. J’ai pris connaissance en discutant avec des collègues des conditions pour avoir accès à la photocopieuse et obtenir les clés pour ouvrir mes salles de cours (pourquoi n’existe-t-il pas un document administratif d’information pour les enseignants vacataires contenant ce type d’information ?). Je ne parle pas des conditions d’étude des étudiants : pas de polycopiés pour les lectures obligatoires (ils impriment les textes à leurs frais), des problèmes de place pour travailler à la bibliothèque, aucune salle de travail libre ou ouverte n’existe pour réaliser un travail de groupe sur le campus de Bron… et parfois pas assez de chaise pour tout le monde en classe dans le cadre d’effectifs surchargés !

Au prorata des heures travaillées/payées, je gagne deux fois plus en faisant du babysitting qu’en donnant des cours en tant que vacataire enseignant à l’université.

Comme certains étudiants qui m’ont posé la question quand je leur ai annoncé que j’étais gréviste, en me lisant vous vous demandez peut-être : « Mais pourquoi dans ces conditions vous continuez à travailler pour l’université ? Pourquoi vous donnez des cours si vous n’êtes pas payée ? »

Excellente question !

 

La réponse est simple : j’aime ce que je fais, mais je souhaite vivre dignement de ma passion, pour devenir -un jour peut être si le système actuel de m’en a pas enlevé toute envie avant- enseignante-chercheure !
Ainsi, en commençant à donner des cours un peu par hasard, j’ai découvert que j’aimais enseigner à l’université, stimuler les étudiants, leur donner des clés pour mieux leur permettre de comprendre ce monde si compliqué dans lequel ils sont un peu paumés, j’aime échanger avec eux ! Former les générations futures, quel plus beau défi pédagogique, humain, collectif ? Par ailleurs, la préparation de ces cours de TD et les échanges avec les étudiants me permettent de me remettre en question, de m’interroger sur certaines thématiques sur lesquelles je n’avais pas eu l’occasion de me pencher, d’approfondir ma connaissance de certaines thématiques, et de m’auto-former à l’enseignement (oui quand on accepte pour la première fois d’assurer un TD, on accepte d’être lancé devant une classe de 40 étudiants, sans avoir bénéficié d’aucune formation. Au mieux, on développe nos compétences pédagogiques au fil de notre expérience). Mais aussi, quand on veut comme moi tenter de faire partie de ce monde qu’est l’enseignement supérieur et la recherche en France, il faut avoir enseigné si on veut avoir une petite chance d’être recruté pour espérer devenir un jour titulaire (enseignant-chercheur). A l’heure actuelle, dans ma filière, j’ai entendu qu’il y avait 200 candidats (tous excellents) pour un poste dans ma filière dans une université voisine. Mais voilà, je fais une thèse non financée (comme 80% des thèses en sciences sociales), et je suis passionnée aussi par ma recherche et mon terrain : c’est un défi intellectuel mais aussi un défi individuel qui permet de se remettre en question profondément et de questionner son rapport au monde. C’est une aventure des plus excitantes…

 

Dans ma vision de la société, je souhaite occuper une place pour faire de la recherche, mais aussi enseigner à mes étudiants des connaissances scientifiques classiques, je souhaite leur faire part des fruits de mon travail de recherche, leur apprendre à adopter un point de vue critique et argumenté face au monde qui les entoure et à comprendre les enjeux du monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain pour qu’ils trouvent eux aussi la place qu’ils souhaitent occuper dans les années à venir.

Je suis jeune, idéaliste, passionnée, mais surtout précaire, réaliste et personnel fantôme dans mon université … le fruit du gâchis sociétal actuel, qui n’est pas propre à l’université française !

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Les épopées cyniques

J’étais malade depuis plusieurs jours et ce matin là j’avais une bonne fièvre. Je devais aller donner deux cours d’affilée, soit quatre heures d’enseignement. L’idée m’était venue de demander un arrêt maladie au secrétariat de mon département. Cette pensée saugrenue devait sûrement être due à la fièvre. Je ne pouvais pas demander d’arrêt maladie puisque je n’avais pas de contrat de travail ! Et même si j’en avais eu, le statut de vacataire ne me l’aurait pas permis. Fort de ce retour à la réalité, je restai dans mon lit, demandant à un ami de prévenir mes étudiants de mon absence. Le lendemain j’étais toujours malade mais je me sentais un peu mieux. La fièvre avait baissé. Je me résolu donc à aller donner cours, quatre heures également, empreint du sentiment inexpugnable d’accomplir mon devoir. Mais la verve enflammée de mes doctes enseignements habituels ne fut pas au rendez-vous ce jour là. Non. La mollesse de mes propos, la confusion de mes pensées et la langueur placide de mes étudiants me convinrent que je dusse renoncer à cet effort herculéen. Chacun des cours ne dura que le tiers de son temps, le strict minimum légal, et je préférai m’entretenir auprès de ces petits être innocents de mes conditions de travail dura le reste des séances.

Je mets au maximum une heure pour préparer une séance de TD (1h45). Ça pourrait être plus mais, en mettant à profit l’expérience acquise durant mes années de doctorat, je peux m’épargner assez facilement du temps de travail. Pour les camarades qui font des séances de CM c’est plus long (heureusement, je n’en fais pas), d’autant plus que leurs enseignements ne portent que rarement directement sur leur sujet de thèse. C’est vrai que cette situation se présente aussi pour les TD, mais comme il n’y a pas de contrôle du contenu pédagogique, certains (vacataires autant que titulaires) sont tentés de meubler le temps du cours par des monologues, parfois divertissants, mais malheureusement souvent abscons.

Par contre les corrections des travaux d’étudiants sont très longues et des fois je me demande si je ne les bâclerais pas, puisque je ne suis pas payé pour les faire. D’ailleurs, une fois, un ami à moi qui joue à des jeux de rôle m’a montré un dé à vingt faces. Et je me suis dit que ce serait un outil fort pratique pour noter mes étudiants, un sacré gain de temps.

Les murs ont non seulement des oreilles, mais aussi des bouches. Et celles-ci m’ont apprises de fort intéressantes chose quant au fonctionnement de notre université. La présidence de l’université, n’ayant pas encore fixé le budget attribué à notre composante à la rentrée, les professeurs responsables du département se sont vus contraints de nous  »embaucher » sans savoir s’ils obtiendraient le montant nécessaire pour nous payer. Fort heureusement, les murs m’ont dit qu’ils l’avaient obtenu, j’en fus grandement soulagé.

Ces bavards immobiles m’ont aussi appris que notre discipline non rentable devait réduire le nombre de ses TD afin d’éviter des dépenses inutiles. Néanmoins ils n’ont pas eu l’obligeance de m’expliquer les conséquences de ce dégraissage pédagogique : plus d’étudiants par TD ? moins d’étudiants dans la discipline ? obligation de sélection à l’entrée ? Je ne sais. Peut-être un mélange des trois.

Enfin, dans un excès de verbiage insensé et calomnieux – les murs, à l’université, ont un comportement assez particulier, sûrement dû à leur taux élevé d’amiante – sont allés jusqu’à insinuer que le président de notre université avait obtenu son poste grâce à       -censuré-       .Enfin, je ne prête que peu de foi à ce genre d’accusations gratuites, surtout lorsque les personnes visées sont si haut placées. Voyons, pourquoi chercher si loin la cause expliquant la conformité des décisions de la présidence de l’université à l’agenda néolibéral de démantèlement des services publics, alors que les lois qui en prévoient l’application sont déjà votées depuis longtemps? Non, ne sombrons pas dans ce genre d’élucubrations. Les choix de la présidence de réduire les budgets des disciplines non rentables ne sont que la manifestation d’un profond sens du légalisme, inhérent aux responsabilités qui lui incombent.

Qu’est ce qui se passe après le doctorat ? la galère…. les intermittents de la recherche

Pour faire suite à la présentation de la situation de doctorant vacataire (pour la majorité des personnes de notre collectif), nous relayons ce témoignage sur l’après doctorat en France, où les conditions de vie sont toujours (sinon plus) précaires.

Ce texte est produit par le collectif Les Intermittents de la Recherche, il est relayé sur le blog de Camille Brouton: Les « précaires » de la recherche. D’autres intermittents.

Parce que nos témoignages visent à dénoncer un système qui ne peut continuer à fonctionner ainsi…

Mon année épique du fait d’un manque de moyens à l’université

J’ai été vacataire chargée d’enseignement à Lyon 2 entre 2012 et 2014. Il s’agissait de mon seul emploi parallèlement à mes études et cela constituait mon seul revenu annuel, auquel se cumulait des babysittings non réguliers. Auparavant, j’étais boursière, mais du fait de mon inscription tardive à l’université, le CROUS a refusé ma demande car « hors délais ». Mes revenus ne me permettant pas d’être indépendantes, je vis toujours chez mes parents.

Je vous présente ici comment s’est déroulée la première année de vacation d’enseignement, la plus épique de mon expérience.

En 2012-2013, j’ai été recrutée une semaine avant la rentrée pour assurer 4 TD par semaine au premier semestre. Recrutée au pied levé du fait d’un manque de vacataires (et de titulaires surtout), je n’ai pu assister aux réunions de rentrée qui s’étaient déjà tenues. Cette rentrée est chargée, je dois préparer rapidement mes séances de cours et je n’ai jamais enseigné auparavant. Pour y arriver, durant le premier mois, je travaille en moyenne 10h par séance pour préparer chaque cours (1h45). J’ai de la chance : je n’ai à assurer que deux cours différents et l’activité d’enseignement me plait. Finalement, à cause de cette charge de travail importante à laquelle s’ajoutent les réponses des mails que mes étudiants m’adressent, je m’organise avec d’autres chargés de TD pour qu’on se répartisse la préparation des séances. C’est pratique, mais dans l’idéal, je préférerais préparer mes propres cours pour mieux les maîtriser et m’adapter plus facilement aux attentes des étudiants.

En septembre, octobre et novembre, c’est la galère à chacune de mes heures de cours : je n’ai ni clés ni badge pour ouvrir mes salles de cours. Je dois donc systématiquement faire appel au secrétariat pour que l’un.e des secrétaires viennent m’ouvrir la salle. Quand mon cours commence à 18h, le secrétariat est fermé et je fais appel à mes collègues des salles voisines, en espérant qu’ils ne soient pas dans le même cas que moi. Courant novembre, miracle, l’un des titulaires a une clé en plus et me la donne ! Je la ferrai passer à mes collègues lors de semestres ultérieurs où je ne donne pas cours. Par contre, je n’aurai jamais la clé de la salle des chargés de TD et de quelques titulaires. Il me faudra entrer quand il y a déjà du monde, squatter des salles de cours vides pour travailler ou au pire aller à la bibliothèque déjà bondée. Pour ce qui est d’Internet, le wifi est capricieux car inadapté. Il fonctionne épisodiquement quand je me connecte dans le bâtiment de mon département ou à la bibliothèque depuis mon ordinateur personnel.

En cours de semestre, je me rends compte que mes étudiants n’ont pas accès aux textes étudiés en séances de TD du fait de dysfonctionnements sur la plateforme de cours (à laquelle je n’ai jamais eu accès- identifiants jamais communiqués). Toutes les semaines, j’ai une vingtaine d’emails me demandant d’envoyer les textes obligatoires. Au bout de trois semaines, comme le problème n’a toujours pas été résolu par l’administration malgré les multiples signalements du problème, je décide de le résoudre au plus vite avec mes propres moyens. Je crée donc un groupe en ligne et invite mes 160 étudiants à le rejoindre en entrant une part une leur adresse email. J’y passe deux soirées, mais au moins je permets à mes étudiants d’avoir des conditions d’études normales dans le cadre de ce cours. Souvent, ils se plaignent de ne pas trouver de place à la bibliothèque universitaire pour y travailler. Ils se plaignent aussi de ne pas trouver l’un des ouvrages de la bibliographie du cours, car les deux exemplaires disponibles sont empruntés depuis déjà 10 jours et sont tous réservés pour les semaines à venir.

Au retour des vacances de la Toussaint, soit au milieu du semestre de cours : surprise ! La DRH me contacte pour me signifier que mon statut de vacataire n’est pas valide car je ne suis plus étudiante dans mon précédent master 2 (dont j’avais fourni le certificat de scolarité et dont je ne recevrai les résultats que courant décembre), et qu’il est donc impossible pour l’université de me payer les heures de cours données et à venir. C’est donc la panique, la seule solution qui émerge grâce aux soutiens des enseignants de mon département est de m’inscrire dans un nouveau master 2 (en payant les droits d’inscription le plus rapidement possible), afin de me permettre de pouvoir tout simplement toucher la rémunération des heures de cours assurées. N’ayant aucune ressource personnelle, ce sont mes parents qui me payeront mon inscription à l’université. Mon contrat de travail est enfin validé début décembre par l’université, et mes heures me sont payées en février.

Un plan c’est profilé : un titulaire me propose de partager des heures de cours avec lui au second semestre, et a besoin que je le dépanne dans le cadre d’un TD où des intervenants extérieurs viennent présenter leurs métiers. C’est un secteur dans lequel j’ai de l’expérience et qui m’intéresse, je suis disponible et motivée pour effectuer ces heures de cours, mais voilà un autre problème se pose : celui de la limite des 96h par an (pour les enseignants vacataires).

A la fin du 1er semestre, j’avais effectué 84h. Le titulaire me propose de donner 10h de cours, et de le remplacer durant 4 séances (d’1h45) pour accueillir les intervenants. Je dépasse la limite légale et l’université refuse que les vacataires enseignants dépassent cette limite car elle ne souhaite pas –pour des raisons budgétaires- payer de cotisations. La solution que propose le titulaire est de déclarer pour son compte mes heures de travail en tant qu’heures supplémentaires travaillées. Du fait de nombreux problèmes de contrat de travail, cette déclaration est une pratique régulièrement utilisée, pour remédier officieusement aux problèmes administratifs et de politique d’emploi de l’université. Ma rémunération me sera versée plusieurs mois après la fin de mon travail.

Titulaires, contractuels et vacataires, dans l’enseignement comme dans les services administratifs, nous faisons tous les frais d’un manque de moyens et d’aberrations normatives au quotidien qui entravent notre travail quotidien.

« Il est vraiment temps que ça change. »

J'ai été vacataire chargée d'enseignement à Lyon 2 entre 2009 et 2014. Il
ne s'agissait pas de mon seul emploi, mais il constituait ma principale
source de revenus. J'ai multiplié les petits boulots, jusqu'à assurer
quatre fonctions en parallèle à certaines périodes : chargée de cours,
intervenante en école primaire, télétravail, travail sur la thèse. N'étant
pas financée pour mon doctorat, ces revenus m'étaient essentiels. En cinq
ans, je ne compte plus le nombre de déceptions et problèmes rencontrés avec
l'Université...

Deux exemples, les plus récents :

L'année dernière, alors que je travaille depuis deux mois sur la
préparation d'un CM et que le cours est entamé depuis plus d'un mois,
j'apprends que la DRH risque de refuser le paiement de ces cours car en
tant que vacataire je n'ai pas le droit d'être en charge d'un CM. La
personne qui se charge du traitement des salaires des vacataires au
Département m'affirme être optimiste quant à la possibilité de "contourner"
les réticences de la DRH.
La nouvelle m'atterre : voilà trois ans que je donne des CM et c'est la
première fois que j'entends parler de ce problème. Pour préparer mon cours,
j'ai dû stopper la rédaction de ma thèse, je me suis impliquée à fond afin
que ce cours soit pertinent pour les étudiants et voilà que ma rémunération
est remise en question ??? Afin d'être payée, j'ai dû établir de fausses
déclarations tout au long du semestre : déclarer que je donnais des TD au
lieu des heures de CM.

L'année dernière toujours, je demande une avance sur salaire, étant
complètement dans le rouge financièrement en partie parce que je viens de
payer mes frais d'inscription (je croyais être défrayée puisque j'avais
effectué une centaine d'heures de vacations administratives, mais il
manquait *deux heures* de vacations admin. à mon effectif pour obtenir le
remboursement des frais). Je téléphone aux RH afin de savoir comment
procéder pour cette demande d'avance. Mon interlocuteur me répond qu'il est
très rare que des avances sur salaire soit faites en faveur du personnel
vacataire. Je lui demande pourquoi. Il me répond qu'il s'agit de la
politique de l'Université. Il ajoute que les vacances de la Toussaint
approchent et que mon dossier risque d'arriver trop tard dans tous les cas.
Là, je m'indigne : les vacances sont dans deux semaines, je ne vois pas
pourquoi ma demande ne pourrait être traitée à temps. Il rétorque que le
personnel des RH ont des enfants et qu'ils prennent donc souvent leurs
congés plus tôt, pour s'aligner sur le rythme des écoles primaires. En
d'autres termes, il me demande de faire preuve d'empathie à l'égard de ces
employés de Lyon 2, tandis que lui m'envoie sur les roses...
Bien sûr, il ne me demande pas si je suis moi-même maman et ne s'inquiète à
aucun moment de la situation dans laquelle je me trouve. Il me renvoie vers
l'aide sociale de l'Université puisque je lui rappelle de nouveau que ma
situation est vraiment problématique. Je demande où contacter ce service,
les sollicitations que je peux adresser à l'aide sociale. Il me dit
sèchement : "regardez sur le site de l'Université". Là, j'ai pas tenu, j'ai
raccroché.
Le doyen de la Faculté a ensuite plaidé en ma faveur afin que j'obtienne
une avance et ça a marché. Avance qui, au final, correspondait au versement
fin novembre de 80 pour cent du salaire relatif au travail effectué au mois
de septembre/octobre !!!

Il est vraiment temps que ça change.

Témoignage sur la réalité des vacataires enseignants de Lyon 2 aujourd’hui

Je suis doctorante à l’Université Lyon II, mais aussi chargée de TD vacataire. Ces heures d’enseignement constituent mon unique source de revenu puisque dans les sciences humaines 2 doctorants sur 10 peuvent espérer une bourse doctorale pour financer leur thèse.

Voici un bref résumé de mes galères quotidiennes.

Pendant l’été, des professeurs de mon département m’ont proposé de faire des vacataires d’enseignement. J’ai tout de suite accepté, car c’est quand même 30 euros nets de l’heure, ce qui devrait me permettre de lâche mon petit boulot et de garder du temps pour mon doctorat.

Une semaine avant la rentrée, j’obtiens enfin mes créneaux horaires… En plus, ce n’est pas de chance, mes quatre groupes de TD sont répartis sur trois jours différents. On m’explique que c’est comme ça et qu’il n’y a rien à faire.

Le jour de la rentrée, je découvre qu’un badge dont on ne m’avait jamais parlé est nécessaire pour ouvrir la porte et je reste dix minutes à attendre un collègue pouvant m’ouvrir avec mes étudiants. Le lendemain, j’apprends que mon quatrième TD a été supprimé sur décision budgétaire, voilà un quart de mon salaire qui vient de disparaître sans avoir pu donner mon avis.

Après une semaine de cours, je m’inquiète de n’avoir toujours aucun contrat de travail. On m’explique alors qu’il faut d’abord payer mes frais d’inscription en tant que doctorante (400 euros) ainsi que la cotisation à la sécurité sociale parce que l’université a décidé de ne pas en payer pour les vacataires (200 euros). Donc si je comprends bien, avant même d’avoir touché le moindre salaire, je dois débourser 600 euros et les verser à mon employeur ! Voici un autre quarte de mon salaire pas encore perçu qui vient de disparaître lui aussi ! Ces mes premiers cours datent de la mi-septembre et je n’ai toujours rien reçu sur mon compte en banque. Un collègue m’explique que l’université me paiera mes heures de septembre 3 mois après le début des cours, soit fin novembre, mes heures d’octobre fin décembre et ainsi de suite.

Mi-décembre, les cours viennent de finir et j’ai encore 45 dossiers de groupe à corriger pendant les vacances de Noël! Côté financier, je me suis pas mal endettée auprès de mes amis et de ma famille, j’ai fait des petits boulots en plus à côté parce qu’il est toujours difficile de vivre avec une feuille de paie en retard qui oscille entre 300 et 600 euros.

Du coup, je fais le compte. Pour chaque cours d’1h45, il me faut un minimum de 4h de préparation voir beaucoup plus lorsque je découvre le sujet. Pour chaque groupe de TD, je passe aussi une heure et demie par semaine en interaction avec les étudiants (réponse à leur question sur ma messagerie, RDV d’orientation, etc.). Dans l’idéal, je devrais en faire beaucoup plus, parce qu’ils n’ont pas d’autres interlocuteurs, mais j’ai une grosse pression pour finir ma thèse rapidement, donc je ne réponds pas toujours. Même si, comme me le disent gentiment mes parents, « 5h15 de cours par semaine, ce n’est quand même pas la mer à boire! « , ça représente en fait plus qu’un mi-temps.

Début janvier, je reçois un message de convocation pour la surveillance de deux examens la semaine suivante, soit 6h qui ne seront pas rémunérées. Cerise sur le gâteau, je dois aussi corriger gratuitement 150 copies en dix jours, parce que le professeur responsable du cours a eu la gentillesse de me confier de « nouvelles responsabilités ». Comme je suis consciencieuse, j’ai annulé ma participation à un séminaire de recherche pour m’y mettre…

Bilan de cette expérience: l’université, elle, ne me reconnait que 54h de cours qui ne m’ouvriront aucun droit pour le chômage, la sécurité sociale ou la retraite, car elle ne comptabilise ni les heures de préparation de cours, ni le travail de correction, ni la surveillance des partiels, ni les réunions pédagogiques. Avec ça, je vais toucher entre fin novembre et fin mars environ 2 100 euros net. Pour être juste, il faudrait d’ailleurs retirer les frais d’inscription, l’assurance maladie et le coût du transport. Et oui, l’université refuse de me payer le transport ou de me rembourser 50% d’une carte d’abonnement. En un semestre, j’ai fait l’expérience de l’envers du décors de l’université française: je suis devenue vacataire.

Ce témoignage fictif mais néanmoins basé sur des faits réels n’est pas du tout un cas isolé, il rend compte de la réalité de milliers de vacataires qui assurent aujourd’hui une grande portion des TD et une partie de plus en plus importante des CM de l’université. L’université profite de leur précarité et du faible nombre de postes pour les mettre en concurrence et en faire une main-d’oeuvre aussi peu coûteuse que docile. Qui le croirait ? L’enseignement supérieur public fonctionne grâce à une armée de vacataires dont les conditions de travail soulèveraient l’indignation générale si elles étaient appliquées dans une entreprise du secteur privé.

A travers le problème des vacataires de l’université, c’est la question vitale de la qualité du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche qui se pose. C’est notre avenir à tous qui est en jeu !