Les enfumeurs – 14 décembre 2014 | Par Pascal Maillard

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Les enfumeurs

Hollande, Fioraso et la Conférence des présidents d’université (CPU) viennent de réaliser un formidable enfumage de l’Université, de la Recherche et de l’opinion publique : faire passer la restitution de 70 millions pour un sauvetage et une sanctuarisation alors que le gouvernement programme 1,6 milliards de réductions de crédits, détruit l’emploi scientifique et précarise notre jeunesse.

La politique de notre démocratie dévoyée se construit de plus en plus dans des jeux de rôles, des stratégies de communication et des mensonges éhontés. Plus encore que Sarkozy, François Hollande et son gouvernement excellent dans l’art de l’enfumage, et plus précisément dans cette ruse, devenue un classique, qui consiste à affoler la galerie avec une petite régression inacceptable pour masquer un insidieux coup de matraque d’une toute autre portée. Une fausse reculade du gouvernement donnera aux indignés le sentiment d’une grande victoire alors qu’ils sont les dindons de la farce. La comédie qui vient de se jouer avec le budget de l’Enseignement supérieur et de la Recherche est de ce point de vue exemplaire.

1. Une comédie en trois actes

Acte I : la coupe scélérate. L’action se passe au Parlement le 18 novembre dernier. Lors de la première lecture du Projet de loi de finances 2015, des amendements déposés par le gouvernement retranchent 136 millions d’euros de plusieurs lignes budgétaires de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, dont 70 millions de crédits pour les universités : les députés socialistes obtempèrent en bons godillots, sans se demander s’il n’y a pas dans cette coupe une entorse à l’engagement du Président de préserver l’Enseignement supérieur et le Recherche.

Acte II : l’organisation de la protestation. L’action se déroule en trois lieux et de façon coordonnée. Au Sénat qui retoque les amendements et annule les baisses de crédit, un choix très prévisible et attendu par le gouvernement. Au ministère où Fioraso soigne sa communication : je me bats pour la préservation du budget, mais je suis solidaire du gouvernement. Autrement dit : ce n’est pas moi, mais Bercy. A la CPU où les présidents d’université exigent la restitution des 70 millions, oubliant au passage que la coupe est de 136 millions et concerne aussi la recherche, ce dont ils semblent se moquer. « L’appel de Strasbourg », initié par la présidence et signé par tous les directeurs de laboratoires et de composantes est heureusement plus vigoureux, mais il est à craindre qu’il rejoigne bien vite le cortège des enfumés.

Acte III : François 1er sauve l’Université. Se campant en ultime arbitre du différend, le Président fait circuler l’information, la veille de la journée de mobilisation nationale du 11 décembre (dépêche AEF puis article des Echos), selon laquelle il a décidé de restituer les 70 millions. Ce que les amendements gouvernementaux avaient imposé, le prince décide de le défaire, réduisant le Parlement à une simple marionnette. Le 12 décembre au soir, à l’occasion d’un dîner organisé à l’Elysée, François Hollande déclare devant un parterre de présidents d’université comblés : « Le budget des universités, dans une période de contraintes budgétaires, doit être sanctuarisé. C’est une promesse qui est tenue. Je me réjouis que, suite à une intervention que j’ai faite, le Parlement ait rétabli les 70 millions ».

Comme dans toute bonne comédie, le concert final des satisfécits peut commencer et le dîner de dupes se dérouler joyeusement sous les ors de la République. Le président de la CPU ira même jusqu’à minimiser l’incident : une « maladresse du ministère du budget », dira-t-il sur France-Info. La France est rassurée : le Président veille au grain, les chercheurs vont pouvoir continuer à chercher, les enseignants à enseigner et les étudiants à étudier. Il n’en est évidemment rien : la France est enfumée, avec le concours de ces puissants mandrilloptères que sont devenus les médias.

2. Désenfumage

Afin de faire tomber les masques et de dissiper la fumée, il suffit de considérer les faits et d’analyser les chiffres dont chacun dispose. Trois types d’opérations budgétaires doivent retenir notre attention. La première opération fait l’objet d’un trucage, les deux autres sont sciemment cachées à l’opinion publique. Les trois démontrent que les budgets de l’ESR ne sont en rien sanctuarisés, mais considérablement réduits.

Le premier niveau est celui de la pseudo-restitution des 70 millions. Ces crédits pour « les formations supérieures et la recherche universitaire » ne sont restitués qu’au prix de redéploiements et de ponctions d’autres lignes budgétaires : l’amendement qu’on peut lire ici prévoit de minorer de 20M la ligne « Recherches scientifiques et technologiques pluridisciplinaires » et de 15M les crédits de la mission « Enseignement scolaire ». Comme d’habitude le gouvernement déshabille Pierre pour habiller Paul et au passage c’est la recherche et l’Education nationale qui en font les frais. Une coupe de 35M subsiste donc et sur les 136M supprimés le 18 novembre ce sont bien un peu plus de 100M qui ont été en définitive supprimés du budget de l’ESR pour 2015.

Le second niveau est celui des coupes opérées au titre de l’année 2014. Le Groupe Jean-Pierre Vernant a très justement pointé, dans un communiqué du 12 décembre, que le projet de loi de finance rectificative 2014 actait une baisse de 560M de la mission « Recherche et Enseignement supérieur ». Les rapporteurs de la Commission des finances du Sénat écrivent précisément ceci : « Ainsi, la mission « Recherche et enseignement supérieur » a vu ses crédits pour 2014 réduits dans le décret d’avance du 2 décembre 2014 à hauteur de 191,3 millions d’euros en autorisations d’engagement et 262,5 millions d’euros en crédits de paiement. Ce sont les programmes principalement liés à la recherche qui sont les plus touchés, laissant craindre des difficultés importantes de fin de gestion pour certains opérateurs de la recherche, qui ne sont pas, dans ce contexte, encouragés à embaucher de jeunes chercheurs ou à lancer de nouveaux projets. » La baisse entre la Loi de finance initiale 2014 et la Loi de finance rectificative est de 2,2% (de 26 Mds à 25,442 Mds, chiffres vérifiables ici, dans le tableau de la page 81).

Le troisième niveau est d’une ampleur bien plus considérable, et s’inscrit dans la logique budgétaire entamée dès 2014. Il s’agit des réductions des crédits de l’ESR programmées pour les trois années à venir. Geneviève Fioraso a en effet annoncé en juin dernier 1,6 milliards d’économies à faire sur les budgets 2015-2017 de l’Enseignement supérieur et la recherche. Ces coupes claires constituent un démenti cinglant à la rhétorique du secteur sanctuarisé et consacrent un désengagement dramatique et irresponsable de l’Etat de la recherche et de l’Enseignement supérieur. Alors que l’Allemagne a compris l’enjeu de l’ESR pour l’économie et l’emploi en décidant d’augmenter de 25% son soutien à la recherche pour les trois années à venir, la France programme une diminution colossale de 5% sur la même période.

On comprendra dès lors que les 70 millions qui ont amusé la galerie de la CPU, des enfumeurs et des enfumés consentants sont de peu de poids devant les coupes déjà exécutées et toutes celles à venir. Ce que l’on comprend moins, c’est que l’écrasante majorité des chercheurs et des universitaires aient tant de mal à dissiper le brouillard qu’ils ont devant les yeux. Qui donc peut encore croire au mythe de la sanctuarisation?

3. La tragédie qui vient

Le potentiel de recherche et d’enseignement de notre pays est aujourd’hui en péril. Les décisions irresponsables de nos gouvernants d’amputer ses moyens à hauteur de 7% sur la période 2014/2017 – soit 2 Mds, alors que c’est le montant annuel nécessaire à la relance de l’ESR -, après des années de réformes destructrices, de baisse de l’emploi scientifique et de développement de la précarité, annoncent une tragédie, pas seulement pour le secteur de l’ESR, mais pour nos emplois, notre économie, notre jeunesse.

Mais la tragédie qui s’annonce est certainement déjà là. La souffrance au travail explose dans toutes les universités et dans les organismes de recherche, les conditions d’étude, de recherche et d’enseignement se détériorent, les cas de suicide se multiplient, les possibilités de recrutements se tarissent, les gels de postes se multiplient, les emplois promis ne sont pas créés faute de moyens, les docteurs ne trouvent plus de débouchés professionnels, les droits d’inscriptions explosent à travers des DU et masters payants ( de 1500 à 8000 euros par an), les contingentements se multiplient et pour couronner le tout la CPU ne trouve rien de mieux que de se comporter en MEDEF bis lorsqu’elle propose de moduler les services des enseignants-chercheurs à la hausse (lire ici un second et remarquable communiqué du Groupe Jean-Pierre Vernant intitulé « Ce que durent les promesses »). Pendant ce temps Fioraso joue à « Nano 2017 », en situation de très probable conflit d’intérêt, et en ponctionnant plusieurs lignes de crédits qui sont déjà anémiques.

La communauté d’enseignement et de recherche attend autre chose que des bidouillages et des mesures d’austérité drastique qui conduisent l’ESR dans le mur. Il existe de vraies solutions de refinancement de l’ESR. Il suffirait de prendre au sérieux les propositions de Sciences en Marche, appuyées par de nombreuses organisations syndicales et par des parlementaires de gauche qui n’ont pour l’heure rencontré que l’autisme du gouvernement dans leur tentative pour réformer le Crédit Impôt Recherche qui gave les grands groupes industriels avec l’argent du contribuable, et ceci pour des activités qui n’ont rien à voir avec la recherche.

Face à l’enfumage permanent et aux petits et grands mensonges d’Etat, devant cette logique de descruction très volontaire de l’ESR conduite par des néolibéraux autoritaires qui entendent ouvrir l’université et la recherche publiques au marché concurrentiel et qui n’ont comme seule vision de l’avenir que l’Europe des régions, de la spécialisation dite « intelligente » et de la dérégulation, il ne reste plus qu’à mettre notre espoir et notre énergie dans les mobilisations naissantes afin qu’elles se développent et que la « révolte » crainte dans « L’Appel de Strasbourg » devienne une réalité effective. L’indignation, les suppliques et les petites journées de grève ne suffiront pas. La RESISTANCE par l’action unie et déterminée de tous les personnels et étudiants de la Recherche et de l’Enseignement supérieur est aujourd’hui le seul moyen d’éviter la tragédie que nous promettent Hollande, Fioraso et la CPU. Nous ne nous laisserons pas engloutir dans ce Triangle des Bermudes!

Pascal Maillard

PS : blogs d’utilité publique, pour ne plus vivre enfumé :

– https://histoiresduniversites.wordpress.com

– http://lesupenmaintenance.blogspot.fr

– http://www.groupejeanpierrevernant.info

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