Les épopées cyniques

J’étais malade depuis plusieurs jours et ce matin là j’avais une bonne fièvre. Je devais aller donner deux cours d’affilée, soit quatre heures d’enseignement. L’idée m’était venue de demander un arrêt maladie au secrétariat de mon département. Cette pensée saugrenue devait sûrement être due à la fièvre. Je ne pouvais pas demander d’arrêt maladie puisque je n’avais pas de contrat de travail ! Et même si j’en avais eu, le statut de vacataire ne me l’aurait pas permis. Fort de ce retour à la réalité, je restai dans mon lit, demandant à un ami de prévenir mes étudiants de mon absence. Le lendemain j’étais toujours malade mais je me sentais un peu mieux. La fièvre avait baissé. Je me résolu donc à aller donner cours, quatre heures également, empreint du sentiment inexpugnable d’accomplir mon devoir. Mais la verve enflammée de mes doctes enseignements habituels ne fut pas au rendez-vous ce jour là. Non. La mollesse de mes propos, la confusion de mes pensées et la langueur placide de mes étudiants me convinrent que je dusse renoncer à cet effort herculéen. Chacun des cours ne dura que le tiers de son temps, le strict minimum légal, et je préférai m’entretenir auprès de ces petits être innocents de mes conditions de travail dura le reste des séances.

Je mets au maximum une heure pour préparer une séance de TD (1h45). Ça pourrait être plus mais, en mettant à profit l’expérience acquise durant mes années de doctorat, je peux m’épargner assez facilement du temps de travail. Pour les camarades qui font des séances de CM c’est plus long (heureusement, je n’en fais pas), d’autant plus que leurs enseignements ne portent que rarement directement sur leur sujet de thèse. C’est vrai que cette situation se présente aussi pour les TD, mais comme il n’y a pas de contrôle du contenu pédagogique, certains (vacataires autant que titulaires) sont tentés de meubler le temps du cours par des monologues, parfois divertissants, mais malheureusement souvent abscons.

Par contre les corrections des travaux d’étudiants sont très longues et des fois je me demande si je ne les bâclerais pas, puisque je ne suis pas payé pour les faire. D’ailleurs, une fois, un ami à moi qui joue à des jeux de rôle m’a montré un dé à vingt faces. Et je me suis dit que ce serait un outil fort pratique pour noter mes étudiants, un sacré gain de temps.

Les murs ont non seulement des oreilles, mais aussi des bouches. Et celles-ci m’ont apprises de fort intéressantes chose quant au fonctionnement de notre université. La présidence de l’université, n’ayant pas encore fixé le budget attribué à notre composante à la rentrée, les professeurs responsables du département se sont vus contraints de nous  »embaucher » sans savoir s’ils obtiendraient le montant nécessaire pour nous payer. Fort heureusement, les murs m’ont dit qu’ils l’avaient obtenu, j’en fus grandement soulagé.

Ces bavards immobiles m’ont aussi appris que notre discipline non rentable devait réduire le nombre de ses TD afin d’éviter des dépenses inutiles. Néanmoins ils n’ont pas eu l’obligeance de m’expliquer les conséquences de ce dégraissage pédagogique : plus d’étudiants par TD ? moins d’étudiants dans la discipline ? obligation de sélection à l’entrée ? Je ne sais. Peut-être un mélange des trois.

Enfin, dans un excès de verbiage insensé et calomnieux – les murs, à l’université, ont un comportement assez particulier, sûrement dû à leur taux élevé d’amiante – sont allés jusqu’à insinuer que le président de notre université avait obtenu son poste grâce à       -censuré-       .Enfin, je ne prête que peu de foi à ce genre d’accusations gratuites, surtout lorsque les personnes visées sont si haut placées. Voyons, pourquoi chercher si loin la cause expliquant la conformité des décisions de la présidence de l’université à l’agenda néolibéral de démantèlement des services publics, alors que les lois qui en prévoient l’application sont déjà votées depuis longtemps? Non, ne sombrons pas dans ce genre d’élucubrations. Les choix de la présidence de réduire les budgets des disciplines non rentables ne sont que la manifestation d’un profond sens du légalisme, inhérent aux responsabilités qui lui incombent.

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