Témoignage sur la réalité des vacataires enseignants de Lyon 2 aujourd’hui

Je suis doctorante à l’Université Lyon II, mais aussi chargée de TD vacataire. Ces heures d’enseignement constituent mon unique source de revenu puisque dans les sciences humaines 2 doctorants sur 10 peuvent espérer une bourse doctorale pour financer leur thèse.

Voici un bref résumé de mes galères quotidiennes.

Pendant l’été, des professeurs de mon département m’ont proposé de faire des vacataires d’enseignement. J’ai tout de suite accepté, car c’est quand même 30 euros nets de l’heure, ce qui devrait me permettre de lâche mon petit boulot et de garder du temps pour mon doctorat.

Une semaine avant la rentrée, j’obtiens enfin mes créneaux horaires… En plus, ce n’est pas de chance, mes quatre groupes de TD sont répartis sur trois jours différents. On m’explique que c’est comme ça et qu’il n’y a rien à faire.

Le jour de la rentrée, je découvre qu’un badge dont on ne m’avait jamais parlé est nécessaire pour ouvrir la porte et je reste dix minutes à attendre un collègue pouvant m’ouvrir avec mes étudiants. Le lendemain, j’apprends que mon quatrième TD a été supprimé sur décision budgétaire, voilà un quart de mon salaire qui vient de disparaître sans avoir pu donner mon avis.

Après une semaine de cours, je m’inquiète de n’avoir toujours aucun contrat de travail. On m’explique alors qu’il faut d’abord payer mes frais d’inscription en tant que doctorante (400 euros) ainsi que la cotisation à la sécurité sociale parce que l’université a décidé de ne pas en payer pour les vacataires (200 euros). Donc si je comprends bien, avant même d’avoir touché le moindre salaire, je dois débourser 600 euros et les verser à mon employeur ! Voici un autre quarte de mon salaire pas encore perçu qui vient de disparaître lui aussi ! Ces mes premiers cours datent de la mi-septembre et je n’ai toujours rien reçu sur mon compte en banque. Un collègue m’explique que l’université me paiera mes heures de septembre 3 mois après le début des cours, soit fin novembre, mes heures d’octobre fin décembre et ainsi de suite.

Mi-décembre, les cours viennent de finir et j’ai encore 45 dossiers de groupe à corriger pendant les vacances de Noël! Côté financier, je me suis pas mal endettée auprès de mes amis et de ma famille, j’ai fait des petits boulots en plus à côté parce qu’il est toujours difficile de vivre avec une feuille de paie en retard qui oscille entre 300 et 600 euros.

Du coup, je fais le compte. Pour chaque cours d’1h45, il me faut un minimum de 4h de préparation voir beaucoup plus lorsque je découvre le sujet. Pour chaque groupe de TD, je passe aussi une heure et demie par semaine en interaction avec les étudiants (réponse à leur question sur ma messagerie, RDV d’orientation, etc.). Dans l’idéal, je devrais en faire beaucoup plus, parce qu’ils n’ont pas d’autres interlocuteurs, mais j’ai une grosse pression pour finir ma thèse rapidement, donc je ne réponds pas toujours. Même si, comme me le disent gentiment mes parents, « 5h15 de cours par semaine, ce n’est quand même pas la mer à boire! « , ça représente en fait plus qu’un mi-temps.

Début janvier, je reçois un message de convocation pour la surveillance de deux examens la semaine suivante, soit 6h qui ne seront pas rémunérées. Cerise sur le gâteau, je dois aussi corriger gratuitement 150 copies en dix jours, parce que le professeur responsable du cours a eu la gentillesse de me confier de « nouvelles responsabilités ». Comme je suis consciencieuse, j’ai annulé ma participation à un séminaire de recherche pour m’y mettre…

Bilan de cette expérience: l’université, elle, ne me reconnait que 54h de cours qui ne m’ouvriront aucun droit pour le chômage, la sécurité sociale ou la retraite, car elle ne comptabilise ni les heures de préparation de cours, ni le travail de correction, ni la surveillance des partiels, ni les réunions pédagogiques. Avec ça, je vais toucher entre fin novembre et fin mars environ 2 100 euros net. Pour être juste, il faudrait d’ailleurs retirer les frais d’inscription, l’assurance maladie et le coût du transport. Et oui, l’université refuse de me payer le transport ou de me rembourser 50% d’une carte d’abonnement. En un semestre, j’ai fait l’expérience de l’envers du décors de l’université française: je suis devenue vacataire.

Ce témoignage fictif mais néanmoins basé sur des faits réels n’est pas du tout un cas isolé, il rend compte de la réalité de milliers de vacataires qui assurent aujourd’hui une grande portion des TD et une partie de plus en plus importante des CM de l’université. L’université profite de leur précarité et du faible nombre de postes pour les mettre en concurrence et en faire une main-d’oeuvre aussi peu coûteuse que docile. Qui le croirait ? L’enseignement supérieur public fonctionne grâce à une armée de vacataires dont les conditions de travail soulèveraient l’indignation générale si elles étaient appliquées dans une entreprise du secteur privé.

A travers le problème des vacataires de l’université, c’est la question vitale de la qualité du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche qui se pose. C’est notre avenir à tous qui est en jeu !

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